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Tout un soldat!

Le premier commandant non-voyant de l’armée américaine parle de voir sans yeux

de Tonya Stoneman

À 24 ans, le capitaine Scotty Smiley se sentait absolument perdu pour la première fois de sa vie. Ranger dans la force aérienne américaine et diplômé de West Point, il avait fait toutes les bonnes choses, marché exactement le bon nombre de pas exigés et tout accompli selon le plan établi. Pourtant, il errait dans le stationnement. À 17 h 45, à l’heure où tout le monde était reparti chez eux, les chances qu’il rencontre une infirmière ou un médecin étaient minces. Tout ce qu’il voulait était un moment de liberté, la liberté de marcher sans aide du gym jusqu’au V. A. Blind Rehabilitation Center (Centre de réhabilitation pour non-voyants V. A.). Ce n’est pas seulement le sentiment d’être perdu qui l’a poussé à jeter sa canne blanche et à pleurer, mais plutôt tous les changements survenus en trois mois à peine.

Quelques mois auparavant, Smiley avait été déployé en Irak avec l’infanterie Alpha 1-24, un peloton qui servait comme force de réaction rapide pour leur bataillon. Le matin du 6 avril 2005, il a reçu des renseignements sur un dispositif explosif artisanal situé dans un véhicule. Au cours des deux derniers mois seulement, un terroriste du nom d’Abu Shahid avait commandé 30 attentats-suicides à la voiture piégée. Le jour précédent, Alpha 1-24 avait perdu un soldat lorsqu’un engin avait explosé. C’était le travail de Smiley de trouver le prochain engin avant qu’il y ait d’autres blessés.

Le message à la radio était clair : on recherchait une vieille voiture grise, mais Smiley ne pouvait pas localiser l’endroit précis où se trouvait le véhicule avant que son unité soit déployée. Il a donc grimpé derrière le volant de sa Humvee et s’est dirigé vers le nord. Il a été le premier à repérer la voiture suspecte, dont l’arrière était affaissé. Il y avait deux possibilités : de mauvais amortisseurs ou une très lourde charge dans le coffre, comme une bombe.

Les règles d’engagement ne permettent pas aux soldats de tirer sur des gens à l’air suspect. Et de toute façon, Smiley ne savait pas trop comment réagir à la situation. « La dernière chose que je voudrais est de tuer une personne innocente, raconte-t-il. C’est vraiment une situation difficile parce que nous voulons protéger le peuple iraquien sans causer de tort. Nous assurer que les Iraquiens sont en sécurité est très important pour nous. »

Smiley s’est retrouvé dans de nombreuses situations précaires. Un mois plus tôt, un kamikaze s’était infiltré dans le réfectoire et avait tué 22 soldats quelques minutes seulement après que Smiley y eut mangé. Des tirs armés se produisaient presque chaque jour mais, en ce matin particulier, il ne s’est pas senti menacé. Prompt à présumer ce qu’il y a de meilleur chez les gens, il a commencé à évaluer la situation. Le gars est peut-être perdu. Il est peut-être stationné et attend quelqu’un. Smiley s’est approché de la voiture et a crié au conducteur de sortir de son véhicule.

« Il a levé les mains dans les airs et m’a regardé par-dessus son épaule, se rappelle Smiley. Ses mains indiquaient que tout allait bien. J’ai ressenti une paix et je me suis dit : Eh, ce gars n’est peut-être pas en train de faire quoi que ce soit de mal. Je lui ai encore crié de sortir de son véhicule. Il a de nouveau levé les mains dans les airs, puis les a remises sur le volant. Mais ensuite il a enlevé son pied du frein et a commencé à s’approcher de l’arrière de mon véhicule. Pensant qu’il n’avait pas compris ce que je lui avais dit, j’ai tiré deux coups de fusil devant sa voiture, puis j’ai perdu connaissance. »

Ce dont Smiley se souvient ensuite est son père qui l’embrassait sur la joue. Il était resté une semaine au chevet de son fils, au centre médical militaire Walter Reed, pendant qu’il était dans un coma provoqué artificiellement. « J’étais confus, révèle Smiley. Une partie de moi pensait que j’étais toujours en Iraq et une autre savait que j’étais aux États-Unis. Je crois qu’une partie de mon cerveau savait ce qui s’était passé, mais que l’autre ne voulait pas l’accepter. Je faisais beaucoup de déni. » Quand il a finalement repris ses esprits, les premiers mots qu’il a dits à son père ont été : « Tout un soldat, hein? »

Un éclat d’obus s’était logé dans son œil, pénétrant la cornée et la rétine et endommageant les nerfs optiques. Les médecins ont indiqué que ses chances de recouvrer la vue étaient faibles et, la veille de l’opération, un bon ami l’a imploré de prier pour sa guérison. Mais Smiley était traumatisé, en colère et déprimé. « Je lui ai répondu : “Non, je ne veux pas prier. Je ne crois pas en Dieu”. »

Le changement dans l’esprit de Smiley énervait sa femme, Tiffany. Être mariée à un homme non-voyant était acceptable, mais être l’épouse de quelqu’un qui renie Dieu est quelque chose de tout à fait différent. « Elle est retournée dans sa chambre, s’est agenouillée et a prié pour que je fasse la paix avec Dieu – que je l’invite dans mon cœur – et pour qu’il me pardonne de l’avoir renié, raconte-t-il. Je pense qu’à ce moment-là, ma famille savait ce dont j’avais besoin. Ce n’était pas nécessairement de ma vue, mais de Dieu. »

Après l’opération qui a duré huit heures, l’ophtalmologiste a murmuré à l’oreille de Smiley qu’il ne reverrait plus jamais. « J’étais triste. J’éprouvais de la culpabilité, de la colère et du ressentiment. Je pensais que je n’avais pas bien fait mon travail, raconte-t-il. J’avais échoué, et j’allais maintenant être aveugle pour le reste de ma vie. » Les questions commençaient à le consumer. Comment prendrait-il soin de lui-même, et de sa femme? Mais ce jour-là quelque chose de bon est arrivé. Sachant qu’il ne verrait plus jamais, il pouvait prendre la décision importante d’aller de l’avant.

Smiley était conscient qu’il avait besoin de pardonner. « Je savais que je devais pardonner l’homme qui s’était fait sauter, mais je devais aussi me pardonner pour les décisions que j’avais prises, pour la position dans laquelle je m’étais mis. Et je devais demander pardon au Seigneur. Je comprenais que je ne pouvais pas vivre avec le ressentiment, la colère et la haine que j’avais exprimés à Dieu. Après cela, j’ai commencé à changer.

Le changement ne s’est pas produit instantanément. En réalité, minuscule au début, il a commencé par une douche, la meilleure et la pire de toute sa vie. Ne s’étant pas lavé depuis deux semaines, il avait toujours dans le dos de la saleté provenant d’Iraq. Le simple fait de se mettre debout lui faisait mal. Le sang qui lui coulait sur les jambes lui causait des douleurs brûlantes. Il s’est agrippé à la pomme de douche alors que l’eau lui dardait le dos comme des aiguilles.

Après que les infirmières lui eurent enlevé de la peau les derniers débris du désert, Smiley s’est effondré sur son lit d’hôpital, reconnaissant d’avoir initié le nettoyage. « Cela voulait dire que j’avançais d’un pas, que j’allais accepter la vie que Dieu m’avait donnée et marcher avec lui. »

Smiley a été encouragé par Romains 8.18 où Paul écrit : « J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous ». Je savais que Dieu avait un but pour ma vie, pour les souffrances que je supportais. Je devais seulement croire en lui. Et si je le servais, il allait me faire grâce et continuer de m’aimer. »

De nombreux jours difficiles ont suivi. Smiley a été transféré dans un centre de réhabilitation à Palo Alto, en Californie, où il se sentait réduit à dépendre des autres comme un enfant. C’est là qu’il a connu une perte complète d’autonomie, passant son temps dans une classe à apprendre à assembler des objets inutiles et à marcher autour de la salle sous une constante supervision. « J’étais perdu physiquement et spirituellement, explique-t-il. Je demandais toujours à Dieu : “Pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi cette vie?” Au lieu de lui poser ces questions, je devais plutôt lui demander : “Comment vas-tu m’utiliser?” »

Au fil des jours, Dieu a commencé à révéler à Smiley qu’il devait dépendre de lui et des autres. « Il ne nous a pas mis sur la terre pour simplement avoir confiance en nous-mêmes, mais pour faire confiance aux autres, pour que nous nous réunissions avec d’autres croyants, pour leur permettre de nous aider par tous les moyens possibles et pour nous approcher de Dieu. »

À la façon typique du capitaine Smiley, une grande partie de l’apprentissage à dépendre des autres comprenait escalader le mont Rainier, skier, surfer et sauter en parachute. « Avant ma blessure, j’étais un homme actif, et il y avait encore des choses passionnantes que je voulais faire de ma vie, dit-il. Je ne voulais pas qu’on m’enlève tout, la liberté de conduire un vélo, de courir, de faire de l’haltérophilie, du ski nautique ou du parachutisme. »

Aucune de ces activités n’était facile et chacune exigeait l’aide d’amis consacrés qui croyaient en lui. Pour cela, Smiley est éternellement reconnaissant et il le rend bien. Deux ans après l’accident, il s’est inscrit à l’université Duke, où il a obtenu un diplôme en administration des affaires, puis il est retourné à West Point pour enseigner les sciences du comportement et du leadership. Plus tard, il a été promu commandant de compagnie d’une unité de transition de combattants, où il travaille maintenant. Il est le premier commandant non voyant en service actif dans l’armée américaine.

Sept ans se sont écoulés depuis l’accident de Smiley en Irak. À part sa cécité, tout est redevenu comme avant, mais en même temps rien n’est comme avant. Il mange, s’habille et maintient sa routine quotidienne comme avant, mais il ne peut plus voir la belle femme qu’il a épousée. Incapable d’imaginer à quoi ressemblent ses enfants, il éprouve un malaise chaque fois que quelqu’un lui dit à quel point ils sont charmants. Et la télécommande de la télévision l’exaspère.

Il y a maintenant une urgence indélébile juste sous la surface de la vie quotidienne. « Si Dieu peut m’utiliser pour sa plus grande gloire, je dois accepter les choses comme elles sont », avoue-t-il.

La partie la plus difficile est de ne pas savoir pourquoi Dieu a permis que cela arrive. Smiley dit qu’il n’aura pas de réponse de ce côté-ci du ciel, mais que, malgré cela, il continuera à servir Dieu fidèlement. Tout un soldat!

 

Christ, le modèle

25 et 26 mai 2013

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