20 ans après la crise d’Oka

Sa réconciliation avec Dieu conduit la sœur du policier tué dans la pinède à Kanehsatake à la réconciliation avec les Mohawks.

Avant la crise d’Oka, je ne savais à peu près rien des Indiens. Les mots « autochtone » et « Premières nations » ne faisaient pas partie de mon vocabulaire, comme pour bien des Québécois. Mes connaissances se limitaient à ce que mon livre d’histoire du Canada m’avait enseigné, soit le massacre de Lachine et l’attaque du fort Long Sault par les Iroquois, où Dollard des Ormeaux a péri. Mon livre présentait aussi les images effroyables des pères jésuites attachés à un poteau en flamme.Tragédie dans la pinède Le 11 juillet 1990, un événement tragique et bouleversant vient renforcer mes idées préconçues à l’égard des Iroquois. Un membre de ma famille me téléphone pour m’annoncer que mon jeune frère Marcel, alors caporal pour la Sûreté du Québec et membre du Groupe tactique d’intervention, vient d’être tué par balle à Oka lors d’un affrontement entre les Mohawks (une des nations iroquoises) qui avaient dressé des barricades et la police qui avait reçu l’ordre de les démanteler. Je suis stupéfiée, atterrée. J’ignore tout de la nature des conflits à l’origine de la crise, soit un terrain de golf que le maire d’Oka veut agrandir en empiétant sur le cimetière et la pinède des Mohawks. À 31 ans, Marcel, le seul à avoir perdu la vie dans cet affrontement, laisse dans le deuil sa femme enceinte de leur deuxième enfant, sa fille de deux ans, sa mère, trois frères et deux sœurs, ainsi que des confrères sous le choc.Les images saisissantes véhiculées par les médias ne font qu’empirer la situation. Beaucoup de propagandes racistes et d’informations tendancieuses réussissent à attiser la haine et le mépris de la population blanche et à nourrir en moi toutes sortes de préjugés que je me garde bien de révéler. Des cauchemars d’Indiens agressant des Blancs viennent perturber mes nuits, mais en bonnechrétienne, j’étouffe les pensées négatives qui m’assaillent pour « pardonner » à celui qui a tué mon frère. Cependant, même s’il repose sur un principe chrétien fondamental, mon pardon était à ce moment-là seulement intellectuel, superficiel.Découverte d’un nouveau monde Quatorze années plus tard, deux étudiants travaillant pour la radio communautaire de l’Université McGill me téléphonent pour m’interviewer sur la crise d’Oka. Hésitante et le cœur battant, je leur demande de m’accorder trois jours pour y réfléchir. Je croyais ce chapitre de ma vie clos. Je m’empresse de communiquer avec une amie qui étudie la culture et la langue mohawks pour lui poser quelques questions sur les « Indiens » en général.Voyant mon ignorance et soucieuse de mieux m’informer sur l’historique particulier des Mohawks de Kanehsatake, elle me prête un livre qui s’intitule At the Woods’Edge. Désireuse d’en apprendre plus sur ce peuple et sur toutes les circonstances qui ont mené à la crise d’Oka, je le dévore en quelques jours. Connaître l’autre côté de la médaille, à savoir les tromperies, l’exploitation, l’injustice et les déplacements forcés que ces gens ont subis, me touche et me bouleverse profondément. J’entends un autre son de cloche. Je découvre une troisième interprétation de l’histoire du Canada autre que celle des Canadiens anglais et français.Mon premier contact avec des Mohawks Le dimanche suivant, je remplace la préposée à l’accueil de l’Église évangélique que je fréquentais dans l’ouest de Montréal. Comme « par hasard », un groupe d’autochtones étaient invités à présenter leur projet de traduction de la Bible en mohawk. À leur arrivée, j’ai un pincement au cœur. Mine de rien, je leur souhaite la bienvenue et, après la période de louanges, les invités montent sur l’estrade et expliquent leur projet.Même s’il fait chaud en cette journée de juin 2004, je tremble de la tête aux pieds durant toute la présentation. Deux amies le remarquent et, conscientes des souvenirs douloureux que ces Mohawks réveillent en moi, elles viennent s’asseoir à mes côtés. À la fin de la présentation, poussée par un désir soudain et pressant, je demande à prendre la parole. Je remercie calmement les invités de nous avoir fait part de leur projet. Puis, une pause. Après m’être identifiée comme la sœur du policier qui a été tué lors de la crise d’Oka, je demande sincèrement pardon aux Mohawks présents pour tous les torts qu’ils ont subis au cours des siècles depuis l’arrivée des Européens, entre autres ceux des gouvernements et des Sulpiciens. Je ne peux retenir mes larmes, et l’assistance non plus.Mavis Etienne, responsable du projet et négociatrice durant la crise d’Oka, revient à l’avant et m’offre ses condoléances, ainsi que ses excuses pour avoir omis de prier pour la sécurité des policiers durant l’assaut commandé par le gouvernement. Elle m’invite ensuite à participer à un événement appelé Trail of Prayers (Sentier des prières) qui se tient la semaine suivante à Kanehsatake. Il consiste en un parcours qui comprend quatre endroits stratégiques où les gens sont invités à prier et à chanter en mohawk, en anglais et en français pour la paix et la guérison de la communauté.Sur le chemin de la guérison Notre premier arrêt a lieu derrière l’école secondaire, en bordure de la rivière des Outaouais. La journée est magnifique et le site, enchanteur. Une cinquantaine de personnes élèvent leurs voix vers le ciel. Le vent qui souffle très fort m’inspire l’espoir de jours meilleurs pour la petite communauté paisible de 1500 habitants qui souffre encore des séquelles du siège de 1990. Au dernier endroit du parcours, soit la pinède où ont été tirés 95 coups de feu en 20 secondes, je suis prise de malaises et de nausées. Me voyant accroupie au sol, quelques personnes viennent prier pour moi. Je pleure librement la mort de mon frère et je vis finalement mon deuil. Ma guérison intérieure progresse, mais beaucoup de questions me tourmentent encore : Seigneur, pourquoi Marcel? Pourquoi la balle est-elle entrée par un endroit non protégé par sa veste pare-balles? Le parcours se termine par un cercle d’amitié où tous les participants se donnent la main ou s’embrassent. Tracy Cross, le frère du fameux Lasagne, vient m’offrir ses condoléances et me donner l’accolade. Le geste est observé par une jeune femme autochtone de 25 ans, qui a été élevée parmi les Blancs. Comme elle se sentait déchirée entre les deux nations qui se sont affrontées durant la crise, ce qu’elle voit dans ce geste lui procure la paix et la guérison dont elle avait besoin depuis plusieurs années.Mavis m’invite alors à son Église à Kanehsatake le dimanche suivant, invitation que j’accepte malgré des craintes et des inquiétudes inexplicables et persistantes. Mais une fois sur place, je vois des gens comme moi, avec les mêmes besoins d’amour, les mêmes préoccupations et les mêmes espérances. Quelques mois plus tard, alors que j’assiste à une conférence organisée par My People International, un organisme ayant pour mandat de contribuer à la guérison des autochtones d’une manière culturellement pertinente, c’est-à-dire dans le respect de leur identité, Dieu, dans sa prescience, m’y fait rencontrer l’homme que j’allais épouser deux ans plus tard.Soif d’en connaître davantageDès lors, je commence à m’intéresser de plus près à tout ce qui concerne les autochtones d’Amérique. J’achète plusieurs livres et je regarde les deux documentaires produits par l’ONF sur la crise d’Oka. En même temps, mon mari m’initie à la musique autochtone traditionnelle et contemporaine et à l’histoire de la confédération des cinq nations iroquoises. Je remarque que ma façon de penser se transforme peu à peu. J’apprends à apprécier leurs traditions, leurs coutumes et leur mode de vie et je ne considère plus la terre comme un bien à posséder ou à exploiter, mais comme un don de Dieu à respecter et à protéger. Je comprends davantage l’opposition des Mohawks au projet d’agrandissement du terrain de golf à Oka qui empiète sur le territoire où leurs ancêtres reposent.À l’hiver 2008, j’entreprends la lecture d’un livre écrit par Donald Gingras, dont le titre Fenêtre d’espoir… et de réconciliation avait piqué ma curiosité. Publié pour souligner le 400e anniversaire de la ville de Québec, ce livre suscite en moi une forte envie de relire At the Woods’Edge qu’on m’avait prêté cinq ans plus tôt. J’en fais donc la demande au Centre culturel de Kanehsatake, et la responsable m’en fait cadeau. Dès le début de ma lecture, mon cœur est rempli d’un désir d’en communiquer le contenu à la population francophone et, traductrice de métier1, je propose au Centre de le traduire bénévolement. Malgré ma perte, je considérais mon geste comme un moyen de contribuer à faire connaître celles que les Mohawks avaient subies.Au boulot!En mars 2009, le Centre me convoque avec l’une des deux auteures du livre et d’autres Mohawks de la communauté, dont deux chefs de bande. Je leur fais part de mon offre et leur explique mes motifs et mon souhait que la publication coïncide avec le 20e anniversaire de la crise d’Oka, ce qu’ils acceptent. Un travail long et ardu s’amorce durant mes temps libres, et je suis remplie d’enthousiasme et de zèle.Pour couvrir les coûts liés à la révision et à l’impression du livre, nous soumettons une demande de subvention aux deux paliers de gouvernement mais, après nous avoir laissé attendre plusieurs mois, ils la rejettent poliment. Même si je suis toujours persuadée du bien-fondé et de la nécessité de ma démarche, je commence à ressentir des doutes, du découragement et une fatigue extrême. Les nombreuses heures passées à l’ordinateur déclenchent des crises aiguës de fibromyalgie qui me réveillent même la nuit, et je me demande si j’ai abattu tout ce boulot pour rien. Mais j’ai pris un engagement envers des autochtones et je me rappelle tous ceux qui leur ont été faits et qui n’ont pas été respectés. Je crie à Dieu : « Seigneur, que se passe-t-il? Je croyais que tu m’avais confié cette tâche! »En janvier 2010, une dame, dont une partie du travail consiste à sensibiliser la population à la culture et aux coutumes mohawks à Kanehsatake, apprend que At the Woods’Edge a été traduit, mais que, faute de fonds, il ne peut être publié. Elle fait donc une demande de subvention auprès de l’organisme qui l’emploie et l’obtient. Quel soulagement et quelle leçon de foi et de persévérance pour moi! Le lancement du livre À l’orée des bois, grâce auquel je suis sortie de mon ignorance et qui m’a amenée sur le chemin de la réconciliation avec un peuple que je ne connaissais pas, aura lieu le 11 juillet 2010 à Kanehsatake.Démantèlement des barricadesMême si les barricades ont été démantelées après les 78 jours de crise, force est de constater qu’il y a encore beaucoup de barricades érigées dans le cœur des gens, Blancs comme Autochtones. Des douleurs, de la frustration, de la colère et de l’incompréhension subsistent encore aujourd’hui de part et d’autre. Des préjugés basés principalement sur l’ignorance ou la mauvaise information en sont souvent la cause. On ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas. Il ne s’agit pas d’ignorer ou d’éliminer nos différences, mais de les accepter et surtout de les apprécier. Grâce à Dieu et à son œuvre de pardon en moi, les miennes, mes barricades, sont démantelées à jamais.Dieu s’est servi de ce livre pour chambarder ma vie de fond en comble et élargir mes horizons. Il m’a incitée à chercher à en connaître davantage sur les Premières nations, à découvrir un peuple riche en histoire, mais aussi fort, généreux et courageux. De nouvelles amitiés me permettent de participer à leurs joies, à leurs peines et à leurs rêves. Mais plus encore, le Seigneur m’a enseigné à dépendre davantage de lui, à ne pas me décourager devant les obstacles et à attendre son temps sans rien précipiter.Le long processus de la réconciliationL’étape préliminaire au long processus de réconciliation commence par l’information, sans laquelle personne ne peut franchir les autres étapes, soient la révélation, la conviction et la réparation. Et il ne les franchira que si son cœur est ouvert à la condition de ceux qui ont accueilli nos ancêtres sur leur territoire il y a plus de quatre siècles et qui ont été dépossédés de ce qu’ils chérissaient le plus, c’est-à-dire leurs terres, leur langue et leurs moyens de subsistance. Même si nous n’avons pas personnellement commis ces actes, nous avons la responsabilité de ne pas laisser perpétuer les préjugés par notre mépris, notre indifférence ou notre inaction, et de briser la chaîne des erreurs passées et présentes. Proverbes 13.17 dit qu’« un messager fidèle apporte la guérison » et, puisque comme enfant de Dieu j’ai reçu la parole de réconciliation, c’est la mission dont je veux désormais m’acquitter.La paix n’est pas gratuite : elle nous coûte notre orgueil, notre égoïsme et notre indifférence. J’aime l’expression « artisan de la paix » qui traduit le mot peacemaker. Les peuples autochtones sont reconnus pour leur artisanat unique, des objets faits de leurs mains et non manufacturés. De même, la paix ne peut être manufacturée; comme l’artisanat, elle nécessite temps, consécration et amour. L’apôtre Paul a écrit que Dieu « qui nous a réconciliés avec lui par Christ \[…\] nous a donné le ministère de la réconciliation » et que nous « faisons donc les fonctions d’ambassadeurs pour Christ » (2 Co 5.18-20). Bien que la perte d’une vie semble toujours inutile, celle de Marcel, même si elle est déplorable et toujours affligeante, n’a pas été vaine. Dieu se sert parfois d’une tragédie pour réaliser un bien ultérieur, un but qui dépasse souvent notre compréhension humaine limitée. Skén:nen (paix)!1 Francine Lemay est traductrice pour le magazine En Contact depuis la parution de son premier numéro en septembre 2001.

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